Médiation et petite enfance
La médiation pour les tout-petits, une mission de santé publique !
Partis du constat que peu d'enfants entre 0 et 5 ans fréquentaient les lieux d'art, les médiateur.rice·s du LMAC ont souhaité cibler leur recherche sur l'accès à l'art pour les tout-petits. Les services des publics doivent accueillir TOUS les publics, mais il est parfois difficile de concevoir une médiation pour ce public, car oui le tout-petit est un public comme les autres ! Il est donc primordial de repenser notre manière de transmettre et de créer de nouveaux outils de médiation adaptés qui prennent en compte les différentes contraintes liées aux tout-petits.
Exposé à des expériences multiples et variées qui sollicitent ses sens, le tout-petit est un·e chercheur·euse au cœur d'un processus qui se nourrit d'expériences, de rencontres, de partages, de sensorialités, d'émotions. L'éveil artistique et culturel commence dès le plus jeune âge et se poursuit tout au long de la vie.
Nous avons tous·tes un rôle à jouer chacun·e à notre niveau pour transmettre l'art dès le plus jeune âge afin d'éviter la « malnutrition culturelle » de notre société et ainsi contribuer à l'élan collectif en faveur des tout-petits et de leurs familles. Pour ce faire, nous avons besoin de connaissances en matière de tout-petits.
Quelques repères
Un droit
Chaque enfant est en droit (article 31 de la Convention internationale des droits de l'enfant) de participer à la vie culturelle et artistique, selon des modalités adaptées à son âge.
Le concept de Santé Culturelle
En 2019, dans le cadre de la mission Culture petite enfance et parentalité lancée par le ministère de la Culture, Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste, experte de l'enfance et de la famille, rendait son Rapport Stratégie nationale pour la Santé Culturelle assorti d'un Kit de médiation comprenant affiches, stickers à coller sur les murs et sur les fenêtres ou encore cartes postales à distribuer aux parents. Autant d'outils à la disposition de tous·tes pour sensibiliser les familles à l'éveil culturel et artistique dans la relation enfants-parents.
"La Santé Culturelle réhabilite une culture universelle, une culture dite sans frontières que porte l'éveil humanisant de nos tout·e·s-petit·e·s. Culture naissant de l'appétence du petit humain, qui a un désir infini de communiquer, de s'ouvrir au monde, aux langues, à l'autre, culture de l'altérité et de l'accueil de la différence, la Santé Culturelle ouvre sur la connaissance de soi et la reconnaissance des autres. Elle permet à chaque sujet de construire son identité, de partager avec d'autres que soi. La Santé Culturelle est porteuse d'apaisement personnel et de pacification sociale. La culture pour tous ne se décrète pas ; elle se vit, s'inscrit dans le quotidien des familles, et ce dès la naissance de l'enfant. Imprégnés par l'expérience partagée de l'éveil et de ses apports tant pour le bébé que pour eux-mêmes, les parents mesureront la force de grandir dans un « bain culturel ». (…) tout est propre à faire grandir les enfants dans une approche sensible et esthétique à l'origine de leur équilibre. Un pari majeur pour notre société, qui doit prendre appui sur les parents, premiers interlocuteurs de l'enfant."
Publiée en 2021, la Charte nationale d'accueil du jeune enfant est un texte de référence pour garantir un accueil de qualité, bienveillant et respectueux des besoins des jeunes enfants et de leurs familles. Les points 5, 3 et 8 sont des leviers pour inciter, inviter, stimuler la fréquentation des expositions.
Un tout-petit, qu'est-ce que c'est ?
Avant d'envisager une visite, quelques repères sur le développement de l'enfant sont nécessaires. Entre 0 et 6 ans, l'enfant va évoluer en passant différentes étapes psychomotrices et sensorielles. Il est donc indispensable de s'y intéresser afin de prévoir une médiation adaptée qui participera de l'éveil du tout-petit sans le mettre en difficulté.
Des pédagogies innovantes
On peut regarder également du côté de l'Italie, et s'intéresser à l'approche de Reggio Emilia portée par Loris Malaguzzi après la Seconde Guerre Mondiale, dans le sillage de Maria Montessori. C'est l'une des pédagogies les plus inclusives, écologiques, égalitaires et les plus ouvertes du monde, toujours vivante à Pistoia notamment. L'enfant est le sujet central, le cœur de la ville : l'enfant est citoyen. L'enfant est acteur, constructeur de sa culture. Loris Malaguzzi parle des 100 langages de l'enfant, comme autant de modes d'expression, voies d'accès à la connaissance, façons de rencontrer l'autre. Il n'est pas passif, dans l'attente d'un enseignement à sens unique. Curieux, il cherche à s'expliquer le monde qui l'entoure.
« L'enfant, en tant qu'être humain, a cent langages, cent façons de penser, de s'exprimer, de comprendre, de rencontrer l'autre à travers une pensée qui rassemble et ne sépare pas les dimensions de l'expérience. Les cent langages sont une métaphore de l'extraordinaire potentiel des enfants, des processus cognitifs et créatifs, des nombreuses façons dont la vie apparaît, et dont la connaissance est construite. Les cent langages doivent être compris comme une volonté de se transformer et de se multiplier, dans la coopération et l'interaction entre les langages, entre les enfants et entre les enfants et les adultes. » Loris Malaguzzi, enseignant pédagogue italien (1920-1994)
L'empouvoirement des enfants
Pour que l'expérience ait lieu, pour que les liens se tissent, un environnement favorable, bienveillant et vivant doit être proposé aux tout-petits et leurs familles. C'est ce qu'on appelle l'affordance, de l'anglais to afford qui a plusieurs sens : « être en mesure de faire quelque chose », « offrir », « fournir », « pouvoir se permettre », « donner l'opportunité de ».
« L'affordance : ce qui potentialise le développement des potentialités de tous et toutes ! » Sylvie Rayna, chercheuse en sciences de l'éducation, associée au laboratoire EXPERICE - Université Sorbonne Paris Nord, autrice de nombreuses publications en éducation de la petite enfance
Ce concept revient à James Gibson, spécialiste de la psychologie de la perception, qui en 1979, voit dans l'affordance une condition essentielle d'interaction avec l'environnement. Dans l'article de Sylvie Rayna, « Le concept d'affordance : son intérêt en petite enfance », elle précise que :
«L'affordance est, pour lui (James Gibson), ce qui permet de guider nos actions, en percevant ce que le milieu nous offre en termes de possibilités d'actions. /…/ C'est donc tout ce qui, dans un objet, une situation, un événement, etc., donne prise à l'action et plus largement à l'agentivité et au pouvoir d'agir de tout un chacun, dirait-on aujourd'hui. »
Ainsi, chacun·e de nous, médiateur·ice·s, éducateur·ice·s, enseignant·e·s, parents, devont faciliter l'accès à un environnement que l'enfant pourra explorer librement de manière multi-sensorielle, sans danger pour elle·lui-même et les œuvres. Cela suppose une adéquation entre l'aménagement de l'espace et une pensée artistique, afin que la rencontre avec l'œuvre puisse avoir lieu selon des potentialités ouvertes et multiples.
L'environnement : 3e éducateur de l'enfant
Les expériences répétées dans les lieux d'art et de culture, induisent chez l'enfant tout autant un processus de réception qu'un processus de création.
« Les œuvres, les artistes qui entrent en résonnance avec l'enfant participent à sa construction identitaire par le biais de « traces identitaires » engrammées et intériorisées que l'enfant gardera en lui comme ressources remobilisables en d'autres lieux et d'autres circonstances ». Chantal Zaouche Gaudron, professeure émérite de psychologie de l'enfant _ Université Toulouse II Jean-Jaurès _ Revue Spirale 109 _ Pourquoi l'art et la culture sont essentiels au développement et à l'humanisation des tout-petits
La psychologie du développement a souligné combien l'attachement affectif d'un enfant aux lieux dont il a fait l'expérience au fil du temps constitue une partie significative de son identité, dans la continuité de son attachement aux personnes.
« La culture fait partie des phénomènes transitionnels au sens winnicottien du terme, elle vaut comme une sorte « d'ours en peluche » collectif. /…/ La culture vaut très tôt comme tiers reliant (et non comme tiers séparateur) entre l'enfant et les adultes ». Bernard Golse, pédopsychiatre, psychanalyste, professeur émérite de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, fondateur de l'Institut contemporain de l'enfance et membre fondateur de l'Université du bébé __ Revue Spirale 109 _ Pourquoi l'art et la culture sont essentiels au développement et à l'humanisation des tout-petits
Écouter_Observer
Être auprès d'un tout-petit, c'est s'accorder un moment privilégié de découvertes sans cesse renouvelées. C'est savoir abandonner ses certitudes et accepter de lâcher-prise pour accueillir l'inattendu, la surprise, l'émerveillement.
L'observation des enfants : et si vous changiez votre regard ?
Pour qui souhaite observer, écouter, c'est avant tout se rendre disponible, se mettre en mode veille, être vigilant·e et attentif·ve.
« Votre cerveau fonctionne un peu comme un radar qui passe sur tous les enfants en permanence. C'est la vigilance, le rayon infrarouge qui balaye la salle. Mais si un enfant pleure, crie, rit, voilà votre attention qui se focalise, comme le bip du radar qui sonne. Votre regard se pose alors spontanément sur cet enfant, pendant quelques minutes : vous n'êtes plus dans la vigilance générale, mais dans l'attention individuelle qui fait comme un « zoom ». Anne-Marie Fontaine, psychologue de l'enfant et formatrice auprès des professionnels de la petite enfance.
L'observation est indispensable pour ajuster, corriger, améliorer l'accueil, la posture, les déplacements et les activités que vous proposez aux enfants et leurs parents.
Observer mieux, oui mais comment ?
L'observation spontanée combine vigilance et attention focalisée. Quand on s'occupe d'un enfant en particulier, vigilance et attention focalisée sont confondues. Quand on s'occupe d'un petit groupe, en atelier par exemple, l'attention focalisée peut prendre le pas sur la vigilance. Quand les enfants sont en grand groupe, la vigilance prend le pas sur l'attention. L'observation est fondamentale, mais dans l'observation spontanée, on ne décide de rien, ni du thème, ni des enfants observés. On laisse faire le « pilotage automatique » de l'attention. On ne note rien, on laisse faire la mémoire et la subjectivité personnelle, avec le risque de projections d'adultes négatives, souvent par manque de repères sur le développement de l'enfant.
On ne peut pas tout observer… Observer c'est choisir, sélectionner, distinguer. Si l'on souhaite approfondir ses observations spontanées, prendre du recul, réfléchir, il faut alors une autre démarche d'observation : l'observation – projet. C'est un approfondissement à partir de l'observation spontanée, une sorte de zoom prolongé. C'est une observation pensée et organisée d'avance dans un but d'analyse professionnelle. Elle se fait sur une période limitée pour répondre à une question précise. Cette démarche passe par 4 étapes :
1. AVANT_Se donner un objectif / préciser en équipe les questions qu'on veut approfondir
2. AVANT_Préparer et organiser l'observation : Comment observer ? Quand observer ? Combien de temps ? Qui observe ?
3. PENDANT_Faire l'observation
4. APRES_Faire le bilan de ce que l'observation a apporté, en équipe, répondre aux questions de départ.
Observer comme un·e chercheur·euse, observer en équipe, dialoguer, échanger avec les professionnel·le·s de la petite enfance sont autant de modes indispensables, avant, pendant et après la visite. Quelques outils d'observation peuvent aider, ils sont une base à adapter aux pratiques de chacun·e.
« Naître en vie est une chose, porter un désir de vie qui rend vivant en est une autre. /…/ Les bébés ont une bonne connaissance du monde en interdépendance. Ils pensent la complexité, vivent de ses liens, et se reconnaissent comme des vivants parmi les vivants. » Sophie Marinopoulos_ Agir pour le vivant #1_ Actes Sud, 2021
- Quand l'art nourrit les bébés
- Article autour de Loris Malaguzzi et les cent langages de l'enfant
- L'observation active des bébés, c'est de l'anti-routine
- Les bébés sont des interlocuteurs dès leur naissance, écoutons-les !
- Podcasts Les supers pouvoirs des bébés
- Le livre dans le développement du tout-petit
- La petite histoire des bébés et des livres
- Les pâtes au beurre
- milles formes, Clermont Ferrand
- milles formes, Montpellier
- Les pâtes au beurre, Plaidoyer : Faisons de nos enfants et de notre jeunesse la priorité de nos choix de société (consulté en mars 2026)
- Sylvie Rayna, Les bébés au musée, 2022. Éditions érès
- Emilia Reggio, Une pédagogie innovante de la petite enfance (consulté en mars 2026)
- Ana Lia GALARDINI, Donatella GIOVANNINI, Sonia IOZELLI, Antonia MASTIO, Maria Laura CONTINI, Sylvie RAYNA, Pistoia, une culture de la petite enfance, 2020. Éditions érès
- Sophie Marinopoulos, Ce que les enfants nous enseignent, 2024. LLL
- Revue Spirale 109, Pourquoi l'art et la culture sont essentiels au développement et à l'humanisation des tout-petits, 2024. Éditions érès
- Revue Spirale 113, L'art de prendre soin des tout-petits : le dialogue fertile de Pikler et Pistoia, 2025. Éditions érès
- Sylvie Rayna (dir.), Les musées c'est dès la petite enfance, 2025. Éditions érès
- Sophie Marinopoulos, Le corps bavard, 2024. LLL
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Revues Ensemble #, mille formes, Clermont-Ferrand (consulté en mars 2026)